17 novembre 2010












« Vous me demandez mes idées sur En attendant Godot, dont vous me faites l'honneur de donner des extraits au Club d'essai, et en même temps mes idées sur le théâtre.
Je n'ai pas d'idées sur le théâtre. Je n'y connais rien. Je n'y vais pas. C'est admissible.
Ce qui l'est sans doute moins, c'est d'abord, dans ces conditions, d'écrire une pièce, et ensuite, l'ayant fait, de ne pas avoir d'idées sur elle non plus.
C'est malheureusement mon cas.
Il n'est pas donné à tous de pouvoir passer du monde qui s'ouvre sous la page à celui des profits et pertes, et retour, imperturbable, comme entre le turbin et le Café du Commerce.
Je ne sais pas plus sur cette pièce que celui qui arrive à la lire avec attention.
Je ne sais pas dans quel esprit je l'ai écrite.
Je ne sais pas plus sur les personnages que ce qu'ils disent, ce qu'ils font et ce qui leur arrive. De leur aspect j'ai dû indiquer le peu que j'ai pu entrevoir. Les chapeaux melon par exemple.
Je ne sais pas qui est Godot. Je ne sais même pas, surtout pas, s'il existe. Et je ne sais pas s'ils y croient ou non, les deux qui l'attendent.
Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit être pour rompre la monotonie.
Tout ce que j'ai pu savoir, je l'ai montré. Ce n'est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. Je dirai même que je me serais contenté de moins.
Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d'en voir l'intérêt. Mais ce doit être possible.
Je n'y suis plus et je n'y serai plus jamais. Estragon, Vladimir, Pozzo, Lucky, leur temps et leur espace, je n'ai pu les connaître un peu que très loin du besoin de comprendre. Ils vous doivent des comptes peut-être. Qu'ils se débrouillent. Sans moi. Eux et moi nous sommes quittes.

Samuel Beckett, Lettre à Michel Polac, janvier 1952

6 commentaires:

  1. Je suis pas d'accord. Encore un de ces illuminés qui se donne du style... C'est ennuyeux à la fin.

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  2. Je croyais que c'était plus drole à la fin ? Faut te décider à la fin.
    ______________________________

    VLADIMIR - Alors, on y va ?
    ESTRAGON - Allons-y.

    Ils ne bougent pas

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  3. C'est drôle, mais c'est ennuyeux à la fois. C'est drôle pour les raisons habituelles, on jubile de voir Beckett se lâcher, se prendre au jeu, et de voir le ton de la pièce résonner dans la lettre. C'est ennuyeux, car à la longue cela devient un mécanisme, un symptôme, un formalisme, ce ton énigmatique et illuminé pour expliquer l'absurde. Et ce que Beckett nous révèle à travers ce ton n'est pas plaisant. J'aime cette vivacité mais je n'aime pas sa condescendance, oui Beckett est bien celui qui tire les ficelles de tout cela et c'est lui qui détient les clefs de sa pièce. Dans sa lettre, en préférant le ton absurde à la clarté, il nous tient tout un autre discours :

    "L'absurde c'est l'Essence de l'Art dont je suis le seul à recevoir les ultimes faveurs (que je refuse à vous faire partager d'ailleurs... j'aime le partage, mais pas quand cela suppose me mettre au même niveau que vous)."

    et quant à "mes personnages sont libres, se débrouillent" (sous-entendu, se débrouillent "sans moi"), ça reste très fumeux comme idée. Sartre avait reproché à Mauriac de ne pas laisser assez de liberté à ses personnages, mais justement, il me semble que le statut d'un personnage ne se discute pas. Un personnage reste ce qu'il est, c'est à dire une création de papier. certes, on peut, pour faire du style, prétendre le contraire, mais alors ce n'est ni neuf ni forcément très recherché.

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  4. Je voulais dire "C'est plus drole" sans prononcer le "s" à la fin de "plus"...

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  5. "Un personnage reste ce qu'il est, c'est à dire une création de papier. certes, on peut, pour faire du style, prétendre le contraire."

    Mais non, c'est tout le contraire !

    Une création de personnage va toujours plus loin que le papier qui lui sert (littéralement) de prétexte, sauf lorsqu'il ne s'agit que d'un exercice de style.

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